Le banc des prévenus est resté vide. Les neuf CRS, si bien assortis et alignés lors du procès qui s’est tenu du 9 au 12 février, ne sont pas revenus au tribunal de Paris pour entendre le jugement mardi 17 mars. Pas plus que leur conseil commun, Laurent-Franck Liénard, remplacé par un élève avocat.
C’est donc face aux parties civiles et à la presse que le président de la 10e chambre correctionnelle, Thierry Donard, a égrené les peines prononcées contre chacun des prévenus, des peines très proches de ce qu’avait requis le ministère public.
Plus de sept ans après les faits, le tribunal considère que ni « l’état d’épuisement physique et mental important » des CRS ni leur « crainte légitime d’être blessés » ne justifiaient les violences commises sur des manifestant·es le 1er décembre 2018.
Cinq policiers (Cyrille D., Frédéric P., Jérôme P., Tommy P. et Jérémie C.) sont condamnés à des peines de six à douze mois de prison avec sursis. Anthony C. écope de dix-huit mois, Fabio N. et Raphaël A. de vingt mois, Olivier P. de vingt-quatre mois de prison avec sursis.
Le tribunal écarte, pour chacun d’entre eux, la peine complémentaire obligatoire d’interdiction de porter une arme, et les dispense tous d’une inscription de cette condamnation au casier judiciaire. Ces policiers, aujourd’hui âgés de 31 à 53 ans, risquaient jusqu’à sept ans de prison ferme. Ils ont dix jours pour faire appel.
Moad Nefati, avocat d’une partie civile, a salué un jugement « simple et limpide », rappelant que « les forces de l’ordre ne disposent pas d’un totem d’immunité qui leur permettrait de commettre des violences parce qu’elles sont fatiguées » et restent « responsables de leurs actes, quelles que soient les vicissitudes de leur hiérarchie ».
Bien que « satisfait » par cette décision, son confrère Arié Alimi regrette « qu’il n’y ait pas de supérieurs hiérarchiques jugés » et que les prévenus ne soient pas venus « écouter ce que la justice avait à leur dire ». Sur les peines prononcées, il souligne « l’asymétrie » qui perdure entre « les fonctionnaires de police victimes de violences et les citoyens victimes de violences policières ».
Des manifestants « au comportement pacifique »
Les faits se sont produits lors de l’acte 3 des Gilets jaunes, considéré comme « le plus violent ». Ce jour-là, a rappelé le président, « des confrontations » ont opposé toute la journée les manifestant·es aux forces de l’ordre à Paris, avec un lourd bilan humain et matériel.
Peu avant 19 heures, alors que la place Charles-de-Gaulle est saturée de gaz lacrymogènes, des manifestant·es forcent la porte d’un Burger King de l’avenue de Wagram. Le jugement souligne qu’ils ont seulement voulu « se mettre à l’abri » pour « échapper à l’atmosphère irrespirable de la rue et se protéger ».
Quelques minutes plus tard, une quinzaine de membres de la CRS 43 basée à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire) entrent à leur tour dans le restaurant pour en chasser ces intrus, assimilés à des « casseurs » ou des « pilleurs ». Plusieurs vidéos de la scène montrent les policiers assénant de très nombreux coups de bâton et de pied à ces manifestant·es, parfois frappés au sol, ainsi qu’à des journalistes.
Une dizaine de personnes au « comportement pacifique » ont reçu des coups, mais la majorité des victimes ne se sont jamais fait connaître à la justice. Seul·es Manon R., Maxime M., Natan A. et le photojournaliste Adrien Lévy-Cariès, accompagné par l’ONG Reporters sans frontières, se sont constitué·es parties civiles. Ils et elle devront toutefois se tourner vers le tribunal administratif pour solliciter une indemnisation, le tribunal ayant estimé que la faute commise par les CRS n’était « pas détachable du service ».
Lors du procès, les neuf prévenus avaient fait bloc. Venus en tenue d’honneur – qu’ils ont dû en partie retirer sur ordre du président –, ils ont opté pour une stratégie de défense collective. Tout en concédant un « manque de lucidité » à l’intérieur du Burger King, ils ont mis leur comportement sur le compte d’une journée « insurrectionnelle » harassante, pendant laquelle ils n’ont eu ni repos ni relève.
Le procès a mis en évidence de fortes tensions entre ces CRS, soutenus par leur hiérarchie jusque dans la salle d’audience, et la préfecture de police de Paris, qui commandait le dispositif le 1er décembre 2018 et continue à en défendre la pertinence. Aujourd’hui condamnés par la justice, les neuf policiers n’ont jamais été sanctionnés sur le plan administratif et continuent leur carrière, pour certains dans la même compagnie.
Très peu d’affaires de violences policières commises pendant le mouvement des Gilets jaunes ont débouché sur des procès, y compris lorsque les conséquences étaient graves. Si un CRS a été condamné en octobre 2025 pour avoir fracassé la mâchoire d’un manifestant avec un tir de LBD, celui qui a arraché la main de Gabriel Pontonnier a été relaxé.
Le policier qui a éborgné Jérôme Rodrigues avec une grenade de désencerclement doit bientôt être jugé par une cour criminelle, comme vient de le confirmer la chambre de l’instruction. D’autres affaires sont encore en cours, comme celle qui concerne la jeune Angelina, à Marseille, grièvement blessée par des policiers qui ont ensuite quitté les lieux sans lui porter secours.
Par Camille Polloni (publié le 17/03/26)