La justice ne prend plus à la légère les affaires de harcèlement. Un magistrat du parquet de Béthune (Pas-de-Calais) en a lui-même fait l’expérience. Guillaume Roland-Gosselin, 44 ans, a été condamné à une peine de deux ans de prison avec sursis, ainsi qu’à une interdiction définitive d’exercer dans la fonction publique avec exécution provisoire (c’est-à-dire avec effet immédiat) pour des faits de harcèlement sexuel et de harcèlement moral.
Mediapart a pu prendre connaissance du jugement rendu dans cette affaire le 5 mars par le tribunal correctionnel de Lille (Nord). Substitut du procureur de Béthune, Guillaume Roland-Gosselin avait bombardé une de ses collègues de messages à caractère sexuel, tard le soir ou pendant la nuit, et sur une période de deux mois, en 2022.
« Il ressort clairement desdits échanges, produits au dossier, que ces propositions n’ont jamais trouvé de réponses positives, bien au contraire, de la part de la destinataire, tâchant contrairement à lui de se souvenir de son devoir de délicatesse en repoussant cordialement tous les assauts », écrit le tribunal.
« La conscience de nuire, de gêner, de déranger, de déstabiliser, est démontrée par la nature des messages eux-mêmes et par la persévérance malgré les refus, persévérance derrière l’écran du téléphone tandis que chacun retrouvait sa place de travail en journée », lit-on.
Ancien avocat devenu magistrat, marié et père de cinq enfants, décrit par ses collègues comme un catholique traditionaliste, Guillaume Roland-Gosselin avait nié toute forme de harcèlement, lors de l’audience publique tenue en février, tout en revendiquant un côté « libertin ». Sa collègue, pour sa part, a très mal vécu ce harcèlement sexuel. Elle évitait de se trouver seule avec lui, ne participait plus aux moments de convivialité au travail et avait fini par demander à changer de service.
Ce que la magistrate ignorait, c’est que faute de parvenir à ses fins, le substitut a ensuite entrepris de la dénigrer insidieusement auprès de ses collègues et de sa hiérarchie. « Le tribunal s’est appuyé sur les messages échangés par Guillaume Roland-Gosselin avec une de ses collègues, témoignant non seulement de la violence verbale à l’encontre de la victime, mais aussi de sa volonté de lui causer du tort en l’humiliant par la diffusion de fausses informations sur sa prétendue présence sur un site de prostitution, en la dénigrant auprès de ses supérieurs hiérarchiques, expose le jugement. La volonté de nuire est ici parfaitement établie. »
Une personnalité qui pose question
Le tribunal pointe également un « double jeu consistant à dénigrer et à porter préjudice, dans le dos de la personne visée, qui n’en perçoit pas l’origine mais l’ensemble des conséquences dans l’attitude de ses collègues notamment, contribuant ainsi à l’isoler encore plus qu’elle ne se l’imposait depuis janvier 2023 pour le fuir », procédé qui « témoigne de la parfaite maîtrise de son objectif : “la débrancher”, selon ses propres termes auprès de collègues. Collègues, qui pour certains, se sont dits désormais conscients d’avoir été manipulés par lui, et montés contre la victime ».
« Pendant cette période, qui suit la période de harcèlement sexuel et les propos dithyrambiques qu’il lui tenait sur ses compétences », la victime « va constater sans comprendre l’isolement, le rejet de ses collègues, les critiques qu’elle ne s’explique pas », détaille le tribunal.
À la lecture du jugement, la personnalité du magistrat pose clairement question, tout comme la passivité de sa hiérarchie à l’époque des faits. Ce n’est en effet qu’en mai 2025 que l’affaire éclate, quand une policière déclare lors d’une réunion ne plus vouloir travailler avec ce substitut en raison de propositions déplacées qu’il lui avait faites.
L’attitude dont il a pu faire preuve [...] témoigne d’un sentiment d’impunité qui confirme cette dangerosité.
Extrait du jugement
« Les faits de harcèlement sexuel pour lesquels il est aujourd’hui condamné ne sont pas apparus dans cette procédure comme des actes isolés, comme une “erreur de parcours” ou un “moment d’égarement” auprès de cette seule victime. Bien au contraire, ce comportement est un mode de fonctionnement. Outre les femmes magistrates ou policières […] et les greffières de Béthune, ont également témoigné des collègues et greffières l’ayant côtoyé dans ses premières fonctions à Boulogne-sur-Mer », lit-on.
Au-delà des nombreuses propositions à caractère sexuel faites par le magistrat dans un cadre professionnel, « il photographiait son entrejambe ou son sexe en érection dans les toilettes du tribunal », expose aussi le jugement. Le tribunal relève également que les femmes harcelées avaient souvent en commun le fait d’être « dans des situations personnelles de vulnérabilité ». « Une méthode semble se dégager, de la flatterie voire de la flagornerie, suivie de propositions à caractère sexuel. »
Ce n’est pas tout. « Le tribunal relève en outre un comportement bien plus inquiétant encore, dans sa relation au sexe, et au plaisir qu’il semble avoir, de manière inappropriée, face à des dossiers d’agressions dont il avait la charge. Les témoignages concordants d’une greffière et d’un éducateur de la Protection judiciaire de la jeunesse, relatifs à des événements différents mais similaires, le décrivent comme souhaitant montrer des vidéos de viols dont le visionnage – et encore plus à ces personnes – est parfaitement inutile. Cette attitude, décrite par deux personnes qui ne se connaissent en aucune manière, est en réalité d’une particulière gravité et dangerosité dans les fonctions de magistrat », expose le jugement.
« Il ressort que son rapport à la sexualité apparaît comme pathologique, affectant son entourage de travail, en parfaite opposition avec les valeurs traditionnelles derrière lesquelles il semble se réfugier, lit-on. Son positionnement au cours de la procédure et de l’audience, son mode de défense consistant à considérer que tout le monde ment – ce qui laisse perplexe quant à son sens de la justice –, sa défense consistant à prendre des bouts de témoignage et à tordre le réel, son rejet de la discussion quant à son profil psychologique, sont, au-delà des faits reprochés et de son comportement général, des éléments de dangerosité. »
« Cette dangerosité est actuelle »
Autre point troublant, le substitut harceleur avait auparavant été mis en cause pour avoir eu recours aux services d’une prostituée. Il s’en était tiré sans condamnation ni sanction disciplinaire, mais avec un simple avertissement. « L’attitude dont il a pu faire preuve, alors qu’il avait déjà fait l’objet d’un avertissement pénal probatoire pour recours à la prostitution, témoigne d’un sentiment d’impunité qui confirme cette dangerosité », estime le tribunal.
Le jugement relève au passage que l’ancien procureur de la République de Béthune, Thierry Dran (actuel procureur de Lyon), n’a pas pris en compte les alertes sur le comportement du substitut, et qu’il l’a au contraire « soutenu » devant le Conseil supérieur de la magistrature (CSM), qui n’a pas prononcé de sanction pour recours à la prostitution contre Guillaume Roland-Gosselin.
« Qu’il n’ait pas été stoppé par sa hiérarchie de l’époque, dont on comprend les liens personnels qu’il entretenait avec elle, ne constitue en aucune manière un argument qui permettrait de penser à une absence de conscience de ses agissements », cingle encore le tribunal.
Guillaume Roland-Gosselin a fait appel de sa condamnation. L’affaire doit être de nouveau examinée le 5 juin à Douai. Questionné par Mediapart sur l’éventualité de nouvelles poursuites disciplinaires visant le substitut, le porte-parole du ministère de la justice n’a pas donné suite.
Pour le tribunal de Lille, « les faits pour lesquels il a été condamné ont été commis dans l’exercice de ses fonctions, voire grâce à ses fonctions elles-mêmes. Eu égard aux faits reprochés, à leur nature, à sa personnalité, il est inconcevable qu’il continue à exercer des fonctions dans la fonction publique, et en particulier dans les fonctions de magistrat qui lui confèrent un si grand pouvoir sur autrui. Cette dangerosité est actuelle et n’attend pas pour être considérée ».
Par Michel Deléan (publié le 09/04/26)