Travailleurs des déchets, ces sans-papiers ont fait plier Suez et Veolia

Violences, racket… Le 12 novembre, les prud’hommes jugent les pratiques imposées par NTI à une vingtaine de travailleurs sans-papiers du recyclage. Après un long combat, ils espèrent faire reconnaître leur préjudice.

Travailleur sans-papiers, Sahel a trimé pendant deux ans dans les centres de tri des déchets ménagers franciliens sans contrat de travail ni équipement de protection adapté. Exploité par la société NTI — un sous-traitant de Veolia, Suez, Paprec et Urbaser —, il a laissé sa santé sur les chaînes de tri. Le 13 novembre, le tribunal des prud’hommes de Paris doit examiner la demande de reconnaissance du préjudice que lui et dix autres collègues ont déposée contre NTI et ses donneurs d’ordre.

« Dans la même journée, je commençais le matin à 6 heures à Gennevilliers [dans les Hauts-de-Seine], puis j’enchaînais de 17 heures jusqu’à minuit à Meaux [en Seine-et-Marne, à 60 km de Gennevilliers], explique Sahel. Ils m’appelaient à minuit pour me dire où je devais travailler le lendemain matin. Si je disais que je pouvais pas, la direction menaçait de me virer. Ils nous tenaient à la gorge : on a perdu notre dignité à travailler comme des esclaves. »


Rackettés, violentés

Électricien de formation, le trentenaire ne trouvait pas de travail au Maroc, son pays d’origine. Il raconte à Reporterre que par connaissances interposées, NTI l’a approché pour lui proposer de venir travailler dans les centres de tri en France. L’enfer a commencé.

Comme une soixantaine d’autres travailleurs sans-papiers exploités par NTI, il a systématiquement été affecté aux tâches les plus difficiles. Protégé des inhalations de poussière de déchets par un fragile masque FFP2, il a été envoyé au fond des fours d’incinération des déchets pour nettoyer les restes de combustion.

« Certains d’entre nous qui protestaient ont été tabassés » 

Pour la plupart venus du Maroc, ces travailleurs et travailleuses du déchet ont aussi subi des humiliations managériales quotidiennes pouvant aller jusqu’au racket et à la violence physique. « Certains d’entre nous qui protestaient ont été tabassés, d’autres obligés de donner 10 % de leur salaire aux chefs d’équipe pour avoir le droit de continuer à travailler », se rappelle Amine, un ancien collègue de Sahel.

En 2023, Amine a décidé de briser l’omerta en signalant l’entreprise à l’inspection du travail, après la fracture de l’épaule non déclarée d’une collègue. Après sa déclaration aux inspecteurs, cette dernière aurait été violemment frappée au visage selon Amine, qui a assisté à la scène. Hasard du calendrier ou stratégie d’évitement des poursuites administratives, NTI s’est placée dans la foulée en liquidation judiciaire.

Outrée, une dizaine de travailleurs a décidé de passer à l’offensive avec l’aide de la CGT. Un premier collectif d’une dizaine de travailleurs a occupé en août 2023 pendant trois jours un centre de tri de Veolia dans le XVᵉ arrondissement de Paris. Inlassablement, ils ont scandé : « NTI esclavagiste, Veolia complice ». La pression syndicale et médiatique a fait plier la multinationale.

Ce premier collectif a obtenu des promesses d’embauche sans période d’essai et des formulaires Cerfa nécessaires à l’obtention de visas de travail. Amine est désormais pontier — en charge de la manœuvre du pont mobile qui déplace de grandes quantités de déchets dans une griffe métallique — dans un centre de tri du sud de la France.

« S’agissant des prestations fournies par NTI, Veolia n’était pas l’employeur des salariés de cette société. En tant que donneur d’ordre, Veolia n’avait pas le droit de disposer des documents d’identité des salariés de son prestataire de services, NTI », précise Veolia à Reporterre.


Plusieurs embauches

Leur victoire a inspiré. Un deuxième collectif d’une dizaine d’autres travailleurs leur a emboîté le pas. En juillet, ils ont occupé pendant une semaine l’entrée du siège de Suez à La Défense, se scotchant la bouche pour symboliser leur invisibilisation. Grâce à leur mobilisation, ils ont eux aussi obtenu des promesses d’embauche de trois ans.

« Suez a arrêté ses activités avec NTI dès qu’elle a eu connaissance de ces pratiques illégales et contraires à ses règles d’éthique. Nous condamnons fermement le recours à la main-d’œuvre irrégulière et précise que l’entreprise a recouru à ce sous-traitant par le biais de prestations de service ponctuelles et limitées », précise le service presse de Suez.

« On a mis Veolia K.-O. en 2 jours » 

« Nous avons repris deux sites en Île-de-France avec ses personnels et prestataires, dont NTI. Nous avons cessé de notre propre initiative de travailler avec cette entreprise parce qu’elle n’a pas rempli les conditions nécessaires pour être référencée comme prestataire », explique le groupe.

Forte de ces victoires, la CGT compte aujourd’hui sur l’audience aux prud’hommes pour faire reconnaître les manquements à leur obligation de vigilance des sociétés donneuses d’ordre. Selon le Code du travail, ces entreprises auraient dû s’assurer tous les six mois des conditions d’emploi chez leur sous-traitant. « Nous procédons à des contrôles réguliers tous les six mois auprès de plus de 2 000 fournisseurs. Ils sont menés en continu pour 600 fournisseurs clés », assure encore le service presse de Suez.


Des « patrons voyous »

« Ce n’est pas courant que des travailleurs sans-papiers se lancent dans ce type de procédures, longues et coûteuses, qui nécessitent une solide organisation collective », se félicite leur avocate, Katia Piantino.

Durant deux ans, les collectifs de travailleurs ont mené la lutte : occupations de site, tractages, négociations… « En 2023, on a mis Veolia K.-O. en deux jours. Mais derrière, c’est des mois de préparation, une volonté et un courage d’acier », se rappelle Ali Chaligui, animateur de la branche des activités des déchets de la CGT, qui accompagne les collectifs de travailleurs depuis le début.

En parallèle, une plainte pour traite d’êtres humains a été déposée devant le parquet de Nanterre. L’objectif : stopper les pratiques frauduleuses des dirigeants de NTI, qui après avoir placé leur société en liquidation judiciaire ont ouvert une nouvelle entreprise, AR Environnement, à son tour liquidée suite à la pression syndicale. « Ils ont ouvert une troisième société, avec un gérant de paille, se désole Katia Piantino. Il s’agit malheureusement de pratiques courantes chez les patrons voyous. »

« La gestion du recyclage est une compétence des collectivités locales, qui les délèguent au privé. Les entreprises comme NTI s’enrichissent avec de l’argent public en exploitant les plus précaires de notre société », poursuit Ali Chaligui.

Derrière les beaux discours sur l’économie circulaire et la transition écologique des géants du recyclage se cachent trop souvent des chaînes de sous-traitance en cascade. « C’est pour cela que l’on revendique la remunicipalisation du secteur », dit le syndicaliste, fier du combat mené par les ex-NTI.

Par Benoît Collet (publié le 12/11/25)

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