La société, avalée depuis par l’entreprise suisse Holcim, a procédé à des paiements à trois organisations djihadistes dont le groupe Etat islamique (EI), à hauteur de près de 5,6 millions d’euros, a établi le tribunal correctionnel dans son jugement, qui a souligné que cela leur avait permis de « préparer des attentats terroristes », notamment ceux de janvier 2015 en France. Les versements d’argent devaient, d’une part, financer l’acquisition d’intrants destinés à la production de ciment, tels que les hydrocarbures ou la pouzzolane, et, d’autre part, assurer des « paiements de sécurité » et permettre aux employés de la cimenterie et aux marchandises de passer les barrages dans la région.
« Cette modalité de financement des organisations terroristes, et à titre principal de l’EI, a été essentielle comme participant à la mainmise de l’organisation terroriste sur les ressources naturelles de Syrie, lui ayant permis de financer des actes terroristes sur zone et projetés à l’extérieur, notamment en Europe », a souligné la présidente du tribunal, Isabelle Prévost-Desprez.
L’ancien PDG condamné à 6 ans de prison
L’ancien PDG de Lafarge Bruno Lafont a été condamné à six ans de prison avec incarcération immédiate pour financement du terrorisme. Il va faire appel.
Les sept autres anciens responsables épinglés ont été condamnés à des peines allant de 18 mois à sept ans de prison. Le tribunal a aussi prononcé l’incarcération immédiate de l’ex-directeur général adjoint Christian Herrault, condamné à cinq ans d’emprisonnement.
Enfin, Lafarge a été condamné à payer l’amende maximale de 1,125 million d’euros pour financement du terrorisme et une amende douanière de 4,57 millions d’euros solidairement avec quatre anciens responsables du groupe pour le non-respect des sanctions financières internationales, autre infraction au cœur du procès.
« Partenariat commercial »
Durant l’âpre procès en novembre-décembre, la défense a cherché à casser le narratif selon lequel la cimenterie de Jalabiya, investissement flambant neuf de 680 millions d’euros, a été maintenue en activité pour des raisons purement financières, au détriment de la sécurité de son millier de salariés.
« On peut se laver les mains et partir, mais que seraient devenus les salariés de l’usine si nous étions partis ? », a soutenu en interrogatoire Christian Herrault, ancien directeur général adjoint de Lafarge. « On avait le choix entre deux mauvaises solutions, la pire et la moins pire ».
« Il y avait cette conviction que (la guerre) n’allait pas durer. Si on ne comprend pas ça, on ne comprend pas certaines décisions qui ont été prises », a expliqué Bruno Pescheux, l’un des protagonistes du dossier en tant que directeur de la filiale syrienne de Lafarge de 2008 à l’été 2014.
Décortiquant échanges de mails, comptes rendus de réunions et relevés bancaires, le tribunal s’est plongé de longues semaines durant dans l’engrenage des paiements de Lafarge, via son intermédiaire syrien Firas Tlass, aux groupes Etat islamique (EI) et Jabhat al-Nosra.
A l’audience, les deux procureures du Pnat ont souligné « l’absence totale d’adhésion à l’idéologie jihadiste » des prévenus, mais noté leur « absence de reconnaissance » et de « regrets » sur les faits.
Les victimes du 13 Novembre se constituent partie civile
Malgré les millions versés, la cimenterie de Jalabiya est finalement évacuée par Lafarge dans l’urgence et l’impréparation la plus totale le 18 septembre 2014 face à l’avancée de l’EI. Le lendemain, elle tombe aux mains des jihadistes.
Particularité de ce dossier, des victimes du 13 Novembre se sont constituées parties civiles, voyant dans cette affaire l’un des « rouages » des attentats qui ont ensanglanté la France les années suivantes.
Par la rédaction avec AFP (publié le 13/04/26)