À l’époque, la séquence avait choqué, tant par le racisme décomplexé qu’elle laissait exprimer que par l’absence de réactions des autres intervenants présents sur le plateau. La chroniqueuse des « Grandes Gueules », Barbara Lefebvre, a été condamnée à une amende de 1 000 euros, mercredi 15 avril, pour injure publique en raison de l’origine, à la suite de propos visant la communauté des « gens du voyage » prononcés en direct sur les antennes de RMC et RMC Story.
En 2024, la brigade de répression de la délinquance aux personnes (BRDP) avait ouvert une enquête préliminaire après avoir été saisie d’une plainte de l’Association nationale des gens du voyage citoyens (ANGVC). Celle-ci s’était indignée des propos tenus en avril 2024 par la chroniqueuse, qui officie également dans l’émission « Les Grandes Gueules Moyen-Orient » sur la chaîne franco-israélienne i24NEWS.
À propos du lynchage d’un brancardier, roué de coups à l’hôpital de Challans (Vendée) par deux patients frustrés par le délai d’attente, la polémiste avait lâché : « Non, ils n’ont pas les codes d’une société civilisée, alors ils vivent selon leurs règles, les “gens du voyage”, les machins, ils ont leurs propres lois, leurs propres règles. […] Sur la question des animaux, quand vous avez des cirques qui sont tenus par des “gens du voyage”, je ne vous raconte pas l’état dans lequel sont les animaux. Va demander à un préfet, aux instances départementales, vétérinaires de venir chercher les animaux, tu les as tous sur le dos et ils t’attendent à coups de barre de fer. Donc moi, je suis navrée, il y a des gens qui n’ont pas les codes, si vous n’avez pas les codes la porte est ouverte. »
« Discours général et globalisant »
Après que le présentateur de l’émission, Alain Marschall, a tenté une relance, précisant que les auteurs des violences contre le brancardier ont considéré « que la prise en charge n’était pas assez rapide », la professeure d’histoire-géographie au collège a poursuivi : « Eh bien la porte est ouverte, ils n’ont qu’à pas aller se faire soigner et puis ils vont se faire soigner dans le pays des “gens du voyage”. Je ne sais pas où c’est mais qu’ils y aillent. »
Les juges de la 17e chambre du tribunal de Paris, spécialisée dans les affaires de presse, ont estimé dans leur jugement que ces propos pointaient « indifféremment » tous les « gens du voyage », « dans un discours général et globalisant », qui les « dépeint comme des sauvages qui n’obéissent qu’à leurs propres règles ». Par ailleurs, les propos « outrageants » de Barbara Lefebvre sont de nature, selon le tribunal, à remettre en cause l’appartenance des « gens du voyage » à la communauté nationale, dans la mesure où la chroniqueuse les présente comme une communauté « rétive à se soumettre aux règles élémentaires du vivre-ensemble ».
Et les juges de conclure que les propos de Barbara Lefebvre sont d’autant plus sanctionnables et « dangereux » qu’ils ont été tenus, « sans aucune modération, dans une émission de grande écoute dont la prévenue est une chroniqueuse attitrée, au lendemain d’un fait divers générateur de tensions ».
Pour la même séquence, l’Arcom avait adressé une mise en garde à RMC Story, qui codiffuse « Les Grandes Gueules » en même temps que la station de radio RMC. L’autorité de régulation des médias avait estimé que les propos tenus par Barbara Lefebvre étaient de nature à « encourager des comportements discriminatoires à l’encontre des “gens du voyage” » et n’avaient rencontré aucune contradiction, voire l’approbation des autres intervenants de l’émission.
En effet, le débat engagé ce jour-là sur l’antenne, propriété du milliardaire Rodolphe Saadé, avait très tôt dérapé. Le présentateur Alain Marschall avait introduit la discussion en demandant à ses chroniqueurs si l’incident survenu aux urgences de Challans était « le reflet de notre société ». Ce à quoi Charles Consigny, avocat engagé dans la campagne présidentielle de Valérie Pécresse en 2022, avait immédiatement répondu par une autre question : « J’aimerais bien avoir le profil des agresseurs. »
Charles Consigny avait ensuite fait part de son absence d’étonnement, en apprenant qu’il s’agissait de « gens du voyage », tels que le présentateur les avait le premier désignés. « Il faut avoir le profil de “gens du voyage” ou de caillera de banlieue » pour agir ainsi, sous-entendait l’avocat, qui réclamait alors des « mesures brutales en répression » contre « ce genre de racaille qui fout le bordel partout ».
Interrogée par Mediapart, Barbara Lefebvre a indiqué son intention de faire appel de sa condamnation et de la peine prononcée, une « simple amende » selon elle. Elle conteste l’analyse du tribunal, « fausse » à ses yeux, « de la dénomination “gens du voyage” qui est une catégorie administrative et non pas une ethnie ou une race ». En effet, dans sa décision, le tribunal a retenu que dans le contexte de l’intervention de Barbara Lefebvre, « l’expression “gens du voyage” n’est pas employée dans une acception restreinte pour décrire une réalité administrative caractérisée par ce seul mode de vie nomade mais dans la signification qu’elle prend dans le langage courant ».
« Je continuerai à me battre contre tous ceux qui cherchent à me faire passer pour une raciste que je ne suis pas et n’ai jamais été, et ceux qui cherchent aussi à m’effacer du débat public », ajoute la polémiste.
Polémiques à répétition
Cette condamnation en première instance pour injure raciste est-elle de nature à remettre en cause la présence de Barbara Lefebvre sur les antennes de RMC ? Non, selon Olivier Truchot, le binôme d’Alain Marschall, chargé ensemble d’animer tous les jours « Les Grandes Gueules ». « Comme l’appel est suspensif, et que Barbara Lefebvre continue à bénéficier de la présomption d’innocence, on va attendre la fin de la procédure judiciaire. On verra à ce moment-là », a-t-il réagi auprès de Mediapart.
Également contacté, le directeur général de RMC, Karim Nedjari, a dit réserver sa première réaction à ses équipes et n’a pas souhaité répondre aux questions de Mediapart. Dans un communiqué, les syndicats SNJ et CGT de RMC-BFM demandent de nouveau à leur direction le retrait de Barbara Lefebvre des antennes du groupe. « Nous ne tolérerons pas que la direction invoque, pour ne pas agir, la présomption d’innocence en cas d’appel de Barbara Lefebvre », tonne le tract syndical.
« RMC doit désormais prendre ses responsabilités, à moins qu’il ne veuille garder à l’antenne une personne anti-Tsiganes », commente de son côté Henri Braun, avocat d’une des associations qui s’est constituée partie civile dans le dossier.
Ce n’est pas la première fois que les prises de parole de Barbara Lefebvre suscitent l’indignation. En mars 2025, elle avait affirmé sur i24NEWS, propriété d’un autre milliardaire, Patrick Drahi, que « les civils à Gaza sont autant responsables que les membres du Hamas et du Jihad islamique, tout cela devra à un moment ou à un autre être payé et au prix fort. On ne peut que soutenir le plan Trump et décider une fois pour toutes que la bande de Gaza doit devenir une zone vierge », avait-elle asséné.
La direction de RMC avait alors suspendu d’antenne sa chroniqueuse une semaine, tout en se désolidarisant de ses propos publiquement, par le biais d’un communiqué publié sur le réseau social X. Une décision jugée insuffisante par les syndicats de RMC, qui avaient pointé le deux poids, deux mesures de la direction, au regard de l’éviction quelques mois plus tôt de Mehdi Ghezzar, autre chroniqueur des « Grandes Gueules ». Ce dernier avait qualifié le Maroc « d’État voyou » sur le plateau d’une chaîne algérienne. « Les Grandes Gueules » avaient rapidement dénoncé des « propos inacceptables » et annoncé « mettre un terme » à sa participation à l’émission.
Par Yunnes Abzouz (publié le 16/04/26)