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Harcèlement sexuel : Moët Hennessy condamné pour avoir tenté de silencier une ex-salariée

Deux minutes. C’est le temps qu’aura pris, en tout, mardi 20 janvier, le président de la 17e chambre du tribunal de Paris pour annoncer sa décision à Maria Gasparovic, ex-salariée de Moët Hennessy dans le procès que lui a intenté son ancien employeur pour diffamation. La cadre, les larmes aux yeux, ne semble pas bien comprendre ce délibéré express qui est le résultat d’une audience longue de quatre heures, qui s’est déroulée en novembre 2025. Dans un chuchotement, la salariée demande à son avocate si elle est relaxée ou pas. Elle l’est. Un soulagement immense pour celle qui est devenue le visage de la lutte contre le harcèlement sexuel au sein de la branche vins et spiritueux du groupe LVMH.

Les dirigeants de Moët Hennessy ne se sont pas déplacés pour l’occasion. L’avocat qui a défendu l’entreprise lors de l’audience du 3 novembre non plus. Ils n’ont pu entendre une décision particulièrement sévère à leur endroit : non seulement Maria Gasparovic est relaxée, mais l’entreprise a été condamnée pour procédure abusive.

« Le tribunal prend les arguments dans l’ordre qu’on lui soumet, explique Claire Chaillou, l’avocate de Maria Gasparovic. Le premier argument que nous soulevions, c’est que la société Moët Hennessy n’était pas visée par les propos, mais bien des dirigeants en personne, des personnes physiques. Le tribunal a considéré que ce premier moyen était opérant et a relaxé Maria Gasparovic. » Et de noter que sa cliente est « soulagée à l’issue de cette audience, au cours de laquelle elle estime, pour la première fois depuis les agissements qu’elle a eu le courage de dénoncer, avoir été écoutée et entendue. »

Le tribunal estime par ailleurs que « la poursuite initiée apparaît non seulement empreinte de légèreté, mais se double de demandes indemnitaires très conséquentes, de nature, par la crainte qu’elles ont vocation à inspirer, à restreindre la liberté d’expression de Maria Gasparovic ». En bref, une procédure-bâillon.

« Et ce alors même que les parties sont actuellement opposées dans le cadre d’un litige prud’homal, précise encore le tribunal, sur lequel la société Moët Hennessy communique avec les importants moyens qui sont les siens. » Pour cela, l’entreprise devra indemniser son ancienne salariée à hauteur de 2 000 euros.


« Profonde rancune »

Jean-Jacques Guiony, PDG de l’entreprise, s’est servi des moyens de l’entreprise pour contre-attaquer après la publication de plusieurs articles relatant l’histoire. Dans une longue lettre interne – rendue publique dans la presse –, il accuse l’ex-cadre de « nourrir une profonde rancune à l’égard de Moët Hennessy motivée par une ambition personnelle ».

Quelques jours avant l’audience devant le tribunal, un « entretien exclusif » des deux patrons de la branche vins et spiritueux du groupe, Jean-Jacques Guiony et son nouvel adjoint Alexandre Arnault (l’un des fils du milliardaire) était publié dans Le Figaro. « Personne ne se reconnaît dans ce qui a été écrit sur la façon dont les femmes sont traitées chez Moët Hennessy, y assurait Jean-Jacques Guiony. Les conflits individuels liés au travail sont vieux comme le travail, et il y en aura toujours. Ce qui est nouveau, c’est la médiatisation et l’instrumentalisation de cas isolés. »

Interrogé sur la décision du tribunal et sur sa volonté ou non de faire appel, le groupe LVMH n’a pas répondu à nos questions. Une habitude depuis que leur PDG Bernard Arnault a fait passer la consigne de boycotter plusieurs médias, dont Mediapart.

L’affaire mérite pourtant que l’on s’y attarde. Maria Gasparovic a travaillé une petite dizaine d’années pour LVMH, jusqu’à devenir en 2023 directrice de cabinet de Jean-Marc Lacave, numéro deux de Moët Hennessy. Elle côtoie alors les hautes sphères du groupe, négocie avec les client·es les plus important·es, gère des dossiers sensibles à l’international… Et, affirme-t-elle, subit de nombreux propos et comportements sexistes.

Vous a-t-on déjà dit que vous ne pouviez pas obtenir un emploi parce que “vos yeux sentent la bite” et que “vous devez suivre une formation anti-séduction pour obtenir l’emploi promis” ?

Maria Gasparovic sur LinkedIn

En février 2024, la salariée alerte l’entreprise sur le sujet, juste avant d’être placée en arrêt maladie. Quatre mois plus tard, elle est licenciée, officiellement en raison de son comportement agressif envers des supérieur·es et des subordonné·es.

La version de Maria Gasparovic – qui a saisi les prud’hommes pour contester son licenciement – est totalement différente. Elle l’a exposée en août 2024, dans une série de posts LinkedIn en forme d’exutoire. « J’ai été harcelée, discriminée et menacée. J’ai dénoncé ces faits. Mais aucune enquête n’a été menée », écrit-elle en anglais.

« Vous a-t-on déjà dit que vous ne pouviez pas obtenir un emploi parce que “vos yeux sentent la bite” et que “vous devez suivre une formation anti-séduction pour obtenir l’emploi promis” ? », interroge-t-elle encore, dénonçant des « intimidateurs » et des « prédateurs sexuels dans le monde de l’entreprise ».

Ce sont ces écrits et quelques autres qui lui valaient d’être poursuivie. « Ce qui est très paradoxal, c’est que je suis terrifiée d’être devant vous aujourd’hui, avait-elle alors déclaré au tribunal. Mais c’est la première fois que quelqu’un m’écoute […]. Personne n’a cherché à savoir ce qui s’est passé, personne n’a posé aucune question. »

Elle a décrit son état d’esprit au moment de publier les posts LinkedIn : « Je n’ai pas été entendue en interne, j’ai besoin que les choses changent. » Et d’assurer que sa motivation première était de « prévenir les femmes qui voudraient entrer chez Moët Hennessy ». Ces publications, et les nombreux articles de presse qui ont suivi, font l’effet d’une bombe dans l’univers feutré de LVMH, où des transactions financières régulièrement proposées aux salarié·es sur le départ permettent la plupart du temps aux « maisons » du groupe de ne pas voir leur réputation abîmée.


Chasse aux sources

À partir de septembre 2024, plusieurs articles du site d’information La Lettre racontent par le menu l’histoire de Maria Gasparovic. Et en juillet 2025, le très respecté Financial Times fait sa une sur l’affaire. En privé aussi, les langues se délient. Une dizaine de cadres de l’entreprise écrivent discrètement à la trentenaire pour lui dire leur soutien. D’autres témoignent : « J’ai été remerciée […] après avoir dénoncé du harcèlement », écrit l’une. « Me too », ajoute simplement une autre. Un dernier dit avoir « été au courant de plusieurs affaires de harcèlement sexuel ».

Si Moët Hennessy a tenté d’étouffer l’affaire, qui porte un coup sérieux à son image publique, l’entreprise devra encore répondre de ses agissements. Mark Stead, ancien numéro trois de l’entreprise et compagnon de Maria Gasparovic, a aussi décidé de se défendre en justice.

Pour rappel, le haut cadre a été licencié pour faute grave en juillet 2024. Officiellement, l’entreprise lui reproche de s’être fait rembourser des dépenses personnelles par l’entreprise. Mais Mark Stead conteste cette version et estime que son éviction est liée à son soutien à Maria Gasparovic, engagée à l’époque dans une démarche d’alerte interne portant sur des faits de harcèlement et de discrimination. À l’issue de ce licenciement, Mark Stead avait conclu avec Moët Hennessy un accord financier, comportant notamment une clause de confidentialité et de non-dénigrement.

Sauf que l’entreprise lui a récemment reproché devant les prud’hommes d’avoir enfreint cet accord, le suspectant d’être la source ou le relais d’enquêtes de presse portant sur l’entreprise, en particulier sur le cas de Maria Gasparovic.

Dans une décision rendue le 19 novembre, le conseil des prud’hommes de Paris donne raison en première instance à Moët Hennessy, estimant que certains échanges internes à l’entreprise n’ont pu être communiqués que par l’ancien cadre. Ils appuient leur décision sur une « présomption d’information » des journalistes par Mark Stead. Le conseil a jugé qu’« il importe peu que la révélation d’informations contraire à la clause de confidentialité soit effectuée directement par les soins de M. Stead ou une autre personne qui en serait le relais ».

Pire, le conseil des prud’hommes le soupçonne d’être la source d’autres articles sur le groupe LVMH, comme celui publié par La Lettre en janvier 2024, révélant l’existence d’une note interne signée Bernard Arnault où il dresse une liste de médias auxquels ses salarié·es ont « interdiction absolue de parler ».

Tout en reconnaissant que le courriel en question avait été adressé à treize autres personnes, la juridiction a estimé que « le calendrier de la révélation, la succession des articles concernant M. Stead et Mme Gasparovic ne plaident pas en faveur de M. Stead ».

La juridiction prud’homale a enfin relevé que Mark Stead n’avait pas publiquement démenti ces articles. Avant d’observer : « Le fait que M. Stead n’ait pas informé la société ou démenti le contenu de tous ces articles n’est pas en soi un élément probant, encore que s’il l’avait fait, cela l’aurait éventuellement dédouané de la violation de la clause de confidentialité. »

Mark Stead a fait appel de cette décision et entend désormais s’expliquer devant la cour d’appel de Paris.

Par Khedidja Zerouali (publié le 20/02/26)

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