Dès que l’un de mes enfants voit une publicité à la télé pour un fast-food, il veut y aller immédiatement », soupire Joey, père de trois jeunes enfants. Pour le trentenaire, cette interdiction des publicités de certaines boissons ainsi que des aliments ultratransformés, trop riches en gras, sucre et sel, est une véritable aubaine. « On essaye de faire attention pour les enfants, mais ce n’est pas facile quand c’est partout et si tentant pour les petits. »
Un enfant de cinq ans sur dix est obèse
Exit les réclames de glaces, biscuits, boissons sucrées, burgers juteux, pizzas, sandwichs ou encore barres céréales considérés comme trop sucrés, salés ou gras. De 5 h 30 du matin à 21 h le soir pour la télévision, et continuellement pour les publicités en ligne, il est désormais interdit au Royaume-Uni de faire la promotion de la malbouffe. Le gouvernement britannique précise : « Les entreprises peuvent toujours faire la promotion de versions plus saines de leurs produits, et nous encourageons l’industrie alimentaire à modifier ses recettes et à envisager de proposer des options plus saines. »
Avec cette mesure, le Royaume-Uni se classe dans la courte liste des pays qui régulent ces publicités. Une annonce qui répond à un problème d’ampleur nationale. Dans le pays qui détient le triste record du plus grand nombre d’obèses d’Europe, la nourriture est devenue un enjeu de santé publique, même pour les plus jeunes. A l’âge de cinq ans, un enfant britannique sur dix est aujourd’hui obèse et un sur cinq souffre de caries dentaires. Une situation qui coûte plus de 11 milliards de livres (environ 12,5 milliards d’euros) par an au système de santé britannique alors que l’obésité et le surpoids sont la cause de plus de treize cancers différents chez les enfants.
L’obésité est nettement plus élevée dans les zones défavorisées
A la sortie d’un supermarché de Birmingham, la deuxième ville du pays, Georgina est bien consciente du problème. La mère d’un petit garçon installé dans la poussette l’avoue en pointant du doigt les sacs de courses remplis. « Dedans, il y a beaucoup de snacks, des chips, des desserts. Et même si je fais attention à la maison, dès que mon fils ira chez des amis, il mangera plein de “nourriture beige”. » Par nourriture beige, entendez des aliments souvent transformés comme des chips, des nuggets, des frites ou des crackers qui pullulent dans les rayons de supermarché avec des offres alléchantes comme : « Deux pour le prix d’un. »
Une malbouffe fortement liée aux faibles ressources économiques alors qu’une personne sur cinq vit dans une situation de pauvreté. « Les taux de surpoids et obésité sont nettement plus élevés dans les zones où les revenus sont plus faibles. Nos recherches ont montré qu’il y a beaucoup plus de publicités pour des aliments moins sains dans ces zones, il y a aussi plus de fast-foods et points de vente à emporter et il est plus difficile de trouver des endroits pour acheter des fruits et légumes frais, abordables et sains », détaille Malcolm Clarke, responsable des politiques de prévention de Cancer Research UK. Depuis plus d’une décennie, la plus grande organisation caritative au monde dédiée à la recherche contre le cancer cherche à faire entrer en vigueur cette loi. « Toucher à la malbouffe, c’est comme toucher à l’industrie du tabac ou de l’alcool, ils ont beaucoup de moyens. Le pouvoir est très clairement entre les mains des annonceurs et non entre celles des consommateurs », regrette-t-il amèrement.
« Le repas n’est pas une institution »
« On n’a pas vraiment d’alternatives viables face à la malbouffe bon marché. Nous sommes en pleine crise du coût de la vie et je pense qu’il est moins cher de se rabattre sur la malbouffe car elle contient du sucre et donne plus rapidement une sensation de satiété », analyse Georgina. Dans le pays, les sandwichs au pain de mie, les pâtisseries salées ou encore les donuts sont roi. « A chaque coin de rue, tu as un magasin pour t’en vendre, même à côté des établissements scolaires alors forcément, tous les midis, je vais chercher mon sandwich. »
Face à des boissons aux couleurs flashy et des collations aux emballages séduisants, l’œil du consommateur est vite attiré. « Il faut dire que le Royaume-Uni n’a pas une culture culinaire très importante, on ne s’assoit pas forcément à table pour manger en famille, le repas n’est pas une institution, on a plus tendance à manger des snacks tout au long de la journée », détaille Paul Gately, chercheur principal dans l’approche systémique de l’obésité par les services de santé britannique et directeur d’Obesity UK – la principale association dédiée à la lutte contre l’obésité. « Bannir les publicités, c’est bien, mais c’est encore trop peu face à la situation actuelle. Cela ne va pas avoir un effet énorme. Il faut aller encore plus loin, travailler avec les supermarchés, leurs publicités, offrir des soins adaptés avec des thérapies aux personnes obèses. Un enfant sur trois a des problèmes de poids dans ce pays, il faut agir. »
Depuis les quarante dernières années, l’assiette des Britanniques a pris un vrai tournant. Augmentation des commandes en ligne, arrivée des fast-foods un peu partout, le grignotage est devenu plus commun et la quantité d’aliments ultratransformés a bondi. A l’heure actuelle, 57 % de l’apport énergétique quotidien des adultes britanniques provient de ces produits industriels transformés, un chiffre qui grimpe même à 66 % chez les adolescents. Avec cette loi, le gouvernement espère inverser la tendance et éviter 20.000 cas d’obésité infantile par an.
Par Manon Hilaire (publié le 04/01/26)