C’est ce qui s’appelle tomber sur un os. Et un gros. En l’occurrence, le syndicat CGT des dockers du port du Havre, fort de plus de trois mille âmes obéissant comme un seul homme à l’organisation à laquelle ils sont affiliés.
Selon les informations du Poulpe, un conteneur de matériel militaire produit par l’entreprise française Aubert et Duval devait franchir les portes du terminal portuaire privé MSC, mercredi 10 décembre en fin de journée, pour être transporté à bord d’un navire de la compagnie ZIM en partance pour le port d’Haïfa. Il n’en sera rien finalement.
D’après nos renseignements, le syndicat CGT des dockers, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions, a signifié mardi à la direction générale du terminal privé, propriété de l’armateur MSC, que le conteneur ne serait pas pris en charge.
« La direction générale a alerté la compagnie maritime ZIM qui, de fait, ne va pas l’acheminer au Havre. Une autre voie maritime va être envisagée », glisse au Poulpe une source portuaire sans pouvoir en dire plus. Le fait que les dirigeants du terminal privé aient accepté sans sourciller de dérouter ledit conteneur dès la montée au créneau des dockers semble prouver que ce dernier est rempli de matériel à usage militaire.
Difficile néanmoins d’obtenir des informations officielles sur le sujet. Questionnée, l’entreprise française, basée à Firminy (Loire), n’a pas répondu à nos questions précises sur le transfert avorté du conteneur vers le port du Havre. De son côté, le ministère des armées, chargé de superviser les ventes d’armes françaises à travers le monde, est resté mutique. MSC n’a, pour sa part, pas donné suite à nos sollicitations. « Personne ne vous communiquera la moindre information à ce sujet », prévient une source interne à l’entreprise.
Selon des informations que Le Poulpe a obtenues auprès des associations Palestinian Youth Movement et Urgence Palestine, la cargaison voyagerait sous un code particulier, correspondant à la classification « parties et accessoires des armes de guerre ». « Aubert et Duval est connu pour ses applications de défense terrestre, en particulier la fourniture de pièces forgées pour les armes de moyen et gros calibre », précise l’une de nos sources.
Selon ces mêmes informations, le réceptionnaire de ces éléments militaires français se trouve être l’entreprise d’armement israélienne Elbit Systems basée à Yoqneam, en Israël. Les pièces françaises seraient destinées à l’équipement de son nouvel obusier de 155 millimètres, le Sigma, en cours de déploiement au sein de l’armée israélienne.
Des précédents, au Havre et ailleurs
« Nous remercions les travailleurs du port et les syndicats de bloquer cette cargaison et saluons leurs contributions à la lutte et aux nécessaires sanctions du régime israélien », déclarent au Poulpe les deux associations, qui demandent « un embargo total sur les armes à destination d’Israël ».
Le veto des dockers du port du Havre n’est pas une première. En 2019 déjà, à la suite des révélations du média Disclose, ils avaient bloqué une cargaison d’armes, des éléments de canons Caesar à destination de l’Arabie saoudite, alors que la guerre au Yemen faisait rage.
Plus récemment, le syndicat CGT des dockers s’est aussi opposé au départ de matériel militaire, notamment fabriqué par Aubert et Duval, vers l’État hébreu depuis le port de Fos-sur-Mer, près de Marseille. Selon Disclose, l’entreprise de Firminy entendait livrer à Israël en juin dernier des « équipements pour des canons », sans plus de précisions.
La marchandise qui aurait dû être embarquée au Havre était-elle celle bloquée en juin à Fos-sur-Mer ? Rien ne permet de l’affirmer à ce stade, tant le sujet apparaît sensible et opaque.
Selon nos informations, des manœuvres de brouillage des pistes sur la localisation exacte du conteneur auraient pu être mises en œuvre pour rendre plus discret le transport de ces marchandises sensibles et peut-être parer ainsi à toute action syndicale, juridique ou politique en lien avec la concrétisation de l’exportation.
« Il y a encore quelques jours, la “boîte” était localisée en Israël à Ashdod avant de réapparaître sur le sol français », glisse une source portuaire.
En tout état de cause, ce transfert maritime avorté, au moins à ce stade, remet sur le devant de la scène la politique des ventes d’armes par la France à Israël.
Officiellement, la position de la France semble claire. « Dans le contexte de la guerre à Gaza, la politique d’exportation de la France à l’égard de l’État d’Israël est constante. La France ne livre pas d’armes à Israël mais autorise, dans le cadre d’un examen rigoureux des demandes d’exportations et en conformité avec ses engagements internationaux, la livraison de composants destinés à être intégrés dans des systèmes défensifs ou à être réexportés vers des pays tiers. Cet examen ne se limite pas à une analyse technique des matériels. Il inclut également une analyse des usages et des divers engagements pris. Il repose sur de nombreuses sources d’information qui relèvent de différents niveaux de confidentialité, allant de la protection du secret commercial à celui du secret de la défense nationale », a tout récemment répondu le ministère des armées à une question de la députée LFI Gabrielle Cathala.
Opacité
Qu’en est-il spécifiquement de la cargaison dont le chargement a été empêché au Havre ? Questionné sur ce point précis, le ministère des armées n’a pas non plus répondu.
De son côté, la directrice de la communication de la société Aubert et Duval assure que « l’entreprise respecte scrupuleusement les réglementations étatiques en matière d’exportation de produits militaires et de biens à double usage ». « Aubert & Duval ne vend donc aucun produit destiné aux forces armées israéliennes », ajoute-t-elle.
Plusieurs associations, à la suite de précédentes révélations du média Disclose, déplorent l’opacité dans laquelle s’opère le transfert de matériel militaire depuis la France vers Israël. Elles ont saisi la justice pour obtenir le blocage de toute vente d’armes mais ont été déboutées par la justice administrative, qui s’est déclarée incompétente pour juger du litige.
« Avec les ordonnances de la Cour internationale de justice (CIJ), la France doit refuser ou suspendre l’export. La CIJ a clairement identifié un risque plausible de génocide et des violations systématiques du droit international humanitaire. Dans ces conditions, la France ne peut pas légalement autoriser des exportations de composants d’armes vers Israël. Les autoriser engage sa responsabilité internationale et potentiellement pénale (complicité par fourniture de moyens) », argumente de son côté Thomas, administrateur de Nidal, association juridique de la diaspora palestinienne en France, également mobilisée sur le dossier du conteneur havrais.
Pour rappel, la CIJ a délivré plusieurs mandats d’arrêt contre des dirigeants politiques israéliens, au premier chef le premier ministre Benyamin Nétanyahou.
En parallèle, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a estimé en avril 2024 que les États devaient désormais s’abstenir de transférer des armes vers Israël « afin de prévenir de nouvelles violations du droit international humanitaire et des abus et violations des droits humains ».
Selon Mediapart, les livraisons d’armes à destination d’Israël ont atteint, pour l’année 2024, un montant supérieur à 16 millions d’euros quand les commandes passées ont dépassé les 27 millions d’euros, un chiffre jamais atteint par le passé.
Par Manuel Sanson (Le Poulpe) (publié le 12/12/25)