En tout début d’après-midi sous le soleil de ce 11 juin, Jean-Luc Mélenchon est arrivé à pied devant l’Assemblée nationale, entouré d’une dizaine de députés en écharpe pour un petit bain de foule avec le monde ouvrier. Selfies avec les métallos et les sidérurgistes réunis vers l’esplanade des Invalides, échanges à la volée avec les syndicalistes CGT d’ArcelorMittal qui dénoncent le plan de licenciement de plusieurs centaines de postes en France…
Laissant à la députée insoumise Aurélie Trouvé et au communiste Stéphane Peu la primeur des discours sur l’estrade, le quadruple candidat à la présidentielle s’est offert une bonne heure d’échanges informels avec ceux qui avaient fait le déplacement pour soutenir la nationalisation du géant de l’acier. « Alors, le moral est bon ? », leur a-t-il lancé devant une nuée de caméras, avant de partager sa bonne humeur : « Vous ne trouvez pas qu’il y a quelque chose qui bouge dans ce pays ? »
À un an de l’échéance de 2027, le vote de la nationalisation d’ArcelorMittal dans l’hémicycle a certes eu une saveur particulière. Présentée lors de la journée de « niche » du groupe GDR (Gauche démocratique et républicaine), la proposition de loi communiste faisait suite à un premier examen réussi, en novembre 2025, à l’initiative de La France insoumise (LFI).
Sept mois plus tard, le texte a été adopté en deuxième lecture par 106 voix « pour ». Une « magnifique victoire » saluée par la CGT, due au vote favorable de l’ensemble de la gauche et à l’abstention du Rassemblement national (RN). La quarantaine de députés du dit « bloc central » rassemblant macronistes, soutiens d’Édouard Philippe et députés Les Républicains (LR), ont quant à eux voté contre.
Si la victoire politique de la gauche est réelle – et consacre sur le papier la première nationalisation d’une entreprise depuis 1982 –, elle n’en demeure pas moins symbolique. Pour que la loi ait une chance d’être mise en œuvre, le texte doit en effet retourner au Sénat, puis être une nouvelle fois inscrit à l’ordre du jour par l’exécutif – ce qui a tout de la gageure.
D’où la prudence dont a fait preuve le rapporteur du texte à l’issue du scrutin : « Le chemin n’est pas terminé. J’espère qu’un jour, le gouvernement permettra une lecture définitive », a souligné Stéphane Peu. Qui a toutefois conclu par ces mots d’espoir : « Quand la gauche se rassemble, elle est belle et utile au pays ! »
Mea culpa
Toute la journée, les discussions sur la nationalisation d’Arcelor ont donné à voir les différentes positions des groupes à l’égard de la politique industrielle française alors même que le pays fait face à une vague inédite de fermetures d’entreprises – 20 000 salariés ont perdu leur emploi l’an dernier.
« L’acier est à l’industrie ce que l’oxygène est à la vie humaine », a résumé le communiste Nicolas Sansu, quand sa collègue Aurélie Trouvé a estimé qu’« il rest[ait] quatre ans avant que l’acier soit condamné ». « C’est maintenant qu’il faut investir ! Monsieur le ministre, pendant combien de temps allez-vous vous faire balader par la famille Mittal ? », a martelé l’insoumise face à Sébastien Martin.
Les écologistes ont ajouté un argument : sans souveraineté industrielle, pas de souveraineté écologique. « Il faut fabriquer des panneaux solaires, des éoliennes, et pour cela, il faut de l’acier », a fait valoir le président de la commission des finances, Éric Coquerel (LFI).
Au Parti socialiste, Philippe Brun a appelé à « libérer la France de l’influence néfaste » de la famille Mittal et, près de quinze ans après la « trahison » de Florange, a esquissé un début de mea culpa.
« Par ce vote, les socialistes disent leur soutien à la sidérurgie française. Par ce vote, nous réparons une erreur, celle commise en décembre 2012 », a insisté le député de l’Eure, précisant qu’à l’époque, le ministre du redressement productif Arnaud Montebourg et son directeur de cabinet Boris Vallaud avaient défendu la nationalisation des hauts-fourneaux face à un président de la République resté sourd à leurs arguments. Las, ce jeudi, François Hollande, désormais simple député de Corrèze, n’était pas dans l’hémicycle pour l’entendre.
Confusion à droite de l’hémicycle
« Illusion », « mesure d’affichage », « solution simple à des problèmes complexes », « poudre aux yeux »… Les députés du camp présidentiel n’ont pas lésiné pour tenter d’enterrer le texte. Ils se sont cependant montrés bien incapables de dessiner la moindre alternative à la lente agonie de l’industrie hexagonale alors qu’ArcelorMittal a enregistré ces dernières années des profits records.
« Qui a privatisé à tour de bras ? Jospin, Cresson, Rocard ! », s’est donc contenté d’accuser le macroniste Charles Sitzenstuhl, proche de l’ancien locataire de Bercy Bruno Le Maire, avant de fustiger les « grandes leçons de morale de la gauche ».
Pris entre sa réticence à donner le point à la gauche et ses ambitions électorales, l’extrême droite s’est divisée en deux blocs. Le groupe d’Éric Ciotti a ainsi voté contre la proposition de loi communiste, tandis que le RN s’est abstenu. Ancien syndicaliste d’ArcelorMittal, le député RN de Meurthe-et-Moselle Frédéric Weber avait du mal à cacher son embarras à la tribune, déplorant l’écart entre les « promesses d’une mondialisation heureuse » et la réalité.
L’ancien chevènementiste devenu lepéniste Jean-Philippe Tanguy a quant à lui tiré à boulets rouges contre « les LR qui sont aujourd’hui les principaux responsables de l’effondrement de l’industrie en France ». « C’est l’UMP qui a offert Arcelor sur un plateau à Mittal », a rappelé le soutien d’un potentiel candidat, Jordan Bardella, qui aura pourtant besoin du soutien de cette même droite s’il veut espérer gagner la présidentielle.
Par Pauline Graulle (publié le 11/06/26)