« Quel était le but de votre témoignage dans la presse ? », avait demandé le policier à Adèle Haenel lors de son dépôt de plainte, en novembre 2019. « Je voulais que ce ne soit pas à moi d’avoir honte. Je voulais qu’il se regarde en face », avait répondu l’actrice.
Quelques jours plus tôt, dans l’enquête de Mediapart, la comédienne avait expliqué que si elle prenait la parole, ce n’était « pas pour brûler Christophe Ruggia », le cinéaste qui l’a agressée sexuellement lorsqu’elle était mineure, mais « pour remettre le monde dans le bon sens » et « que les bourreaux cessent de se pavaner ».
Vendredi 17 avril, l’actrice de 36 ans a quitté la cour d’appel de Paris la tête haute, en costume bleu et cravate rayée marron, sous les applaudissements du public, après que le réalisateur a été condamné à cinq ans d’emprisonnement, dont deux ans ferme sous bracelet électronique, pour l’avoir agressée sexuellement entre ses 12 et 14 ans. Christophe Ruggia, lui, s’est éclipsé sans un mot, entouré de ses avocates, Fanny Colin et Orly Rezlan.
La cour d’appel a quasiment suivi les réquisitions du ministère public en appel, allant plus loin que la décision rendue en première instance, où le réalisateur avait été condamné à quatre ans d’emprisonnement, dont deux ans ferme sous bracelet électronique.
Le réalisateur de 61 ans sera inscrit au fichier des délinquants sexuels, et il est aussi interdit pendant cinq ans d’exercer une activité avec des mineur·es. Il devra en outre verser 5 000 euros à Adèle Haenel au titre de l’article 475-1 (pour couvrir les frais de procédure), en plus des 40 000 euros (préjudice moral, frais médicaux) et des 10 000 euros (frais de procédure) déjà prononcés en première instance.
Dans sa longue lecture du délibéré, le président de la cour a souligné que « si les faits ont été révélés publiquement dans la presse et dans un contexte médiatique encourageant la prise de parole des femmes, l’enquête concerne bien les faits reprochés à M. Ruggia » et que la cour a eu à juger des faits concernant « un adulte et une enfant », et ne s’est pas contentée « de la parole de l’un contre la parole de l’autre ».
Le magistrat a souligné les déclarations « précises » d’Adèle Haenel, avec des « détails qui ne peuvent pas être inventés », les « conséquences avérées sur la santé mentale » de la comédienne, et « l’importance des témoignages » recueillis dans la procédure. « Il n’existe aucun doute quant à la véracité des déclarations de Mme Haenel », a-t-il martelé deux fois.
À l’inverse, la cour considère que le cinéaste, qui s’est « posé en victime », a affiché de « nombreuses incohérences » dans ses déclarations, et a adopté « une stratégie de défense particulièrement dérangeante », consistant à décrire Adèle Haenel comme une jeune fille « séductrice, sensuelle, se jetant sur lui de façon hystérique alors qu’elle n’était âgée que de 11 à 14 ans » et ses dénonciations « comme des choses inventées ou induites ».
« Les faits sont d’une extrême gravité s’agissant d’une mineure de 15 ans placée sous son autorité », a encore insisté le président. « M. Ruggia n’est pas un prédateur pédophile en chasse ayant agi avec préméditation », mais il a été pris « dans cette spirale infernale ». Selon la cour, il a « isolé » de ses proches la comédienne de 12 ans, « sans aucune justification professionnelle ou personnelle », et la jeune fille « a été en état de sidération », et n’a pu se défaire de cette « emprise » qu’au moment où son petit ami de l’époque lui a dit que cette relation n’était « pas normale ».
À la sortie du palais, Adèle Haenel a insisté sur ce « jour important », qui marque enfin « la fin de [son] parcours judiciaire ». À Mediapart, elle explique qu’il s’agit d’« une immense victoire et un soulagement à titre personnel » : « Ça a été vraiment un voyage très compliqué toutes ces années… »
« J’ai clôturé une page de mon histoire personnelle, mais très clairement, je vais dédier le reste de ma vie à lutter pour la justice et les droits humains et mes pensées immédiates vont aux femmes et aux enfants victimes, leur dire qu’ils ne sont pas seul·es, et que moi, le reste de ma vie, je compte l’utiliser à être à leurs côtés », ajoute-t-elle.
« On a un arrêt qui dit qu’il n’y a pas de place au doute sur la culpabilité de Christophe Ruggia ; qui dit aussi qu’il ne s’agit pas d’un dossier #MeToo, mais bien d’un dossier sur ce qu’a commis un adulte sur une enfant », réagit auprès de Mediapart son avocate Anouck Michelin, pour qui « la cour répond aussi de manière extrêmement claire à l’argument fallacieux consistant à dire que ce dossier serait un dossier “parole contre parole” ». Pour Yann Le Bras, autre avocat de l’actrice, « les termes utilisés par la cour sont implacables, la cohérence et la crédibilité d’Adèle Haenel d’une part ; l’absence de toute cohérence de Christophe Ruggia d’autre part, ses contradictions, ses dénégations blessantes ».
L’épilogue d’une affaire de six années
Il s’agit de l’épilogue d’une affaire emblématique du #MeToo français, qui s’est étalée sur plus de six années. En novembre 2019, Mediapart avait publié une longue enquête dans laquelle Adèle Haenel racontait, avec force détails, les samedis après-midi qu’elle passait au domicile de Christophe Ruggia, après la fin du tournage des Diables – le premier film de l’actrice –, au début des années 2000, lorsqu’elle avait entre 12 et 14 ans.
Les Finger au chocolat blanc et l’Orangina que le cinéaste posait toujours sur la petite table du salon ; les conversations durant lesquelles il « dérapait » ; les mains qu’il glissait « sous son t-shirt », « sur la cuisse en descendant vers [s]on sexe » et ses baisers « dans le cou », auxquels elle tentait d’échapper en fuyant du canapé au fauteuil puis au repose-pied, « qui était si petit qu’il ne pouvait pas venir près d’[elle] ».
Son récit était conforté par plusieurs témoignages, recueillis par Mediapart au sein de l’équipe du film et parmi ses proches, attestant pour certains d’une « emprise » du réalisateur, ou du « malaise » de l’adolescente, et de ses tentatives de s’exprimer au fil des années.
Mais ce sont deux témoignages émanant de l’entourage de l’époque de Christophe Ruggia qui ont particulièrement pesé, dans notre enquête comme au procès. L’une de ses anciennes compagnes, la réalisatrice Mona Achache – présente vendredi au délibéré –, avait rapporté les confessions que lui aurait faites le cinéaste en 2011, notamment sur des « sentiments amoureux » qu’il aurait nourris à l’égard de la jeune comédienne. Sa sœur, Véronique Ruggia, qui fut son assistante sur le tournage des Diables, avait quant à elle confirmé l’avoir questionné après une discussion avec Adèle Haenel – qui s’était plainte à demi-mot de son comportement, quelques années après les faits.
Des écrits ont aussi étayé les accusations de l’actrice, comme cette lettre pour Christophe Ruggia, rédigée en 2014 et finalement jamais envoyée, dans laquelle elle dénonçait en détail les faits et posait le mot de « pédophilie » ; ou ces deux courriers que lui avait adressés le réalisateur en 2006 et 2007, dans lesquels il évoquait notamment son « amour pour [elle] » qui « a parfois été trop lourd à porter ». Les investigations policières ont par ailleurs permis de découvrir, dans l’ordinateur du cinéaste, une recherche « adèle haenel hot » sur Google en 2011 (la comédienne avait alors 22 ans) et un manuscrit intitulé « Adèle Haenel m’a tué » (2019) dans lequel il estimait qu’« Adèle et ses 12 ans étaient d’une sensualité débordante ».
S’il avait concédé une forme d’« emprise » en tant que réalisateur, et reconnu avoir « commis l’erreur de jouer les Pygmalion », Christophe Ruggia n’a eu de cesse de réfuter toutes violences sexuelles, et il a expliqué les accusations de l’actrice par un projet de film qui n’avait finalement pas abouti en 2004.
Cette thèse de la vengeance, assortie de sa théorie d’un complot lesbien, il l’a développée lors des deux procès, tout en dénonçant un « procès stalinien », dont Mediapart aurait été « le procureur ». Sans convaincre les magistrat·es, qui ont balayé cet axe de défense dans leur jugement en première instance, comme lors de l’audience en appel.
« Parler est une façon de dire qu’on survit »
Bien au-delà du cas d’Adèle Haenel, cette affaire a eu des répercussions importantes, et mis sur la table des questions qui dépassent sa propre histoire.
À une époque où le mouvement mondial de dénonciation des violences sexuelles était plus frileux en France, et faisait face à des résistances importantes, cette affaire a ouvert la porte du #MeToo français. La prise de parole de l’actrice avait suscité un séisme dans le monde du cinéma et plus largement dans la société, où la dimension universelle de son témoignage avait trouvé un fort écho. « Parler est une façon de dire qu’on survit », avait insisté Adèle Haenel dans Mediapart, donnant de la force à des milliers de victimes, et bien consciente qu’avec son « statut social » privilégié, elle ne pouvait « pas accepter le silence ».
Dans les cinq années qui ont suivi, la comédienne est devenue la porte-drapeau de celles et ceux qui dénoncent l’impunité des agresseurs sexuels, et un symbole de résistance, incarné par sa sortie iconique de la cérémonie des César en 2020, au cri de « La honte ! », pour protester contre le triomphe de Roman Polanski, accusé de viols par plusieurs adolescentes.
Résistance encore dans ses adieux fracassants au cinéma, en 2023, pour dénoncer la complaisance de l’industrie à l’égard des violences sexuelles et sexistes. Insoumission aussi, dans son « Ferme ta gueule ! » lancé en 2024 en plein procès à Christophe Ruggia, en tapant du poing sur la table, quand le cinéaste allait jusqu’à s’approprier le nom de scène que, jeune actrice, elle avait choisi.
Les dysfonctionnements judiciaires en débat
L’affaire a permis de poser d’autres débats fondamentaux, comme celui sur les dysfonctionnements judiciaires dans le traitement des plaintes pour violences sexuelles, dont plus des deux tiers sont classés sans suite. Dans Mediapart, l’actrice avait assumé sa volonté de ne pas porter l’affaire devant une justice qui « condamne si peu les agresseurs » : « La justice nous ignore, on ignore la justice », avait-elle lâché, dans une formule devenue emblématique.
La charge était forte, et elle avait suscité des réactions contrastées, entre critiques émanant du monde judiciaire ou du gouvernement, et soutien de nombreuses victimes. Car ses mots avaient fait écho à d’autres paroles, plus anonymes, mais tout aussi dures, que les associations d’aide aux victimes entendent au quotidien sur la « machine à broyer » et à produire de « l’impunité » que serait la justice en matière de crimes sexuels. Et cette phrase, qui revient incessamment : « Porter plainte, ça ne sert à rien. »
Mais en trois jours, le parquet de Paris s’était autosaisi de nos révélations en ouvrant une enquête. Sollicitée par les policiers pour être auditionnée, Adèle Haenel avait choisi de « ne pas se dérober » : « La justice a fait un pas, j’en fais un », avait-elle déclaré. « Je voulais que le débat puisse se poursuivre et la nouvelle discussion possible, c’était le cadre judiciaire. J’ai repris mon sac et j’ai continué la route, comme une deuxième étape », nous confiera-t-elle en 2021.
Émission De l’enquête au procès : le séisme Adèle Haenel
Bien qu’elle ait évidemment davantage de ressources et d’appuis, Adèle Haenel s’est trouvée confrontée à ce que vivent des milliers de plaignantes : affronter les réactions parfois difficiles de son entourage, financer un·e avocat·e, se préparer à l’épreuve du dépôt de plainte, aux années de procédure éprouvantes, à la lecture douloureuse de certains procès-verbaux et aux dénégations de l’agresseur.
Mais à l’époque, elle souhaitait que, bien « au-delà de [son] cas personnel », ce processus puisse « enclencher un dialogue entre la justice et les victimes », et qu’une « plus grande attention collective » soit « portée à leurs histoires ». Depuis, d’autres femmes lui ont emboîté le pas, et la justice commence, lentement, à saisir le miroir qui lui est tendu.
Par Marine Turchi (publié le 17/04/26)