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À Copenhague, comment la gauche radicale a détrôné les sociaux-démocrates

Copenhague (Danemark).– Le Danemark n’est pas connu pour être une terre à haut risque sismique. Mais le 18 novembre 2025, c’est un véritable tremblement de terre qui a frappé le majestueux hôtel de ville de Copenhague. Achevé en 1905, ce gigantesque bâtiment en briques rouges qui trône au centre de la capitale danoise n’avait jamais connu que des maires issus du parti social-démocrate (Socialdemokratiet, SD).

Or, à l’issue des élections municipales de novembre, l’évidence s’impose : les sociaux-démocrates ont été laminés dans les urnes. Leur liste n’a pas obtenu plus de 12,7 % des voix, a perdu 4,5 points et arrive en troisième position. Devant eux, on trouve deux listes de gauche : la Liste d’unité (Enhedslisten, EL, aussi appelée liste rouge-verte), qui, comme en 2021, est le premier parti de la capitale avec 22 % des voix, et le Parti populaire socialiste (Socialistisk Folkeparti, SF), qui est le grand gagnant du scrutin avec 17,9 % des voix, soit sept de plus que quatre ans plus tôt.

Une réplique, plus forte encore, s’est produite le 5 décembre lors du premier conseil municipal. En 2021, les sociaux-démocrates avaient déjà perdu la première place à Copenhague mais ils avaient conservé le poste de « maire principal » (overborgmester) grâce au soutien des partis de droite. Cette fois, l’ancien parti dominant a connu une humiliation complète. Ses élus ont été exclus ouvertement des discussions sur l’élection du maire et la répartition des adjoints (lire l’encadré).

« Pendant que la plupart des partis discutaient de la répartition des postes, les élus sociaux-démocrates ont été tenus à l’écart », raconte Carsten Mai, ancien porte-parole de la municipalité dans les années 1990 devenu analyste politique et fin connaisseur de la politique de la capitale. « Une humiliation », pour la journaliste politique du quotidien Politiken (centre-gauche) Elisabet Svane, qui traduit pour elle le fait que « le parti social-démocrate est devenu l’ennemi de tout le monde ».

Pour la première fois depuis 1903, la maire de Copenhague n’est donc plus membre de ce parti. Le 5 décembre 2025, c’est Sisse Marie Welling, du SF, qui a été élue maire de la ville. Elle a pris ses fonctions le 1er janvier 2026.

Vu de France, ce cataclysme peut surprendre. Copenhague est une ville dynamique, qui se porte plutôt bien et qui a été l’objet au cours des trente dernières années d’une profonde campagne de rénovation. La ville est verdoyante, l’usage du vélo y est massif et les transports en commun sont efficaces et denses. Elle est aussi très riche. Selon Eurostat, le PIB par habitant de la ville se situe à 70 900 euros, soit 51 % de plus que la moyenne danoise. La capitale danoise a été un exemple pour beaucoup de grandes villes européennes, à commencer par Paris durant les deux mandats d’Anne Hidalgo.


La question centrale du logement

Mais le désastre social-démocrate s’explique par un double phénomène : l’érosion du consensus autour de la politique municipale sociale-démocrate et la nationalisation du scrutin de 2025. Et ces deux tendances sont, en réalité, étroitement liées.

La mutation de Copenhague ne s’est pas faite sans débats profonds au sein de la gauche locale, alors même qu’elle provoquait un changement démographique profond. Le pouvoir social-démocrate s’est construit autour d’une base ouvrière locale que sa politique de rénovation urbaine a précisément contribué à réduire et à chasser de la ville. En devenant plus riche en général, la ville a changé de sociologie.

« Comme dans d’autres grandes villes européennes, on a vu l’émergence, avec la tertiarisation, d’une classe précaire souvent d’origine étrangère et d’une classe très jeune venant dans la ville pour y trouver des services éducatifs de haute qualité », résume Rune Møller Stahl, responsable d’Oxfam à Copenhague. Selon Carsten Mai, près de 20 % des électeurs de la ville sont étudiants et près de 30 % sont d’origine étrangère ou étrangers (aux élections municipales, le droit de vote est attribué à tous les étrangers disposant d’un titre de séjour au Danemark).

Or ces populations ont, selon l’analyse, des demandes de solidarité et de services publics qui se situent plus à gauche que le parti social-démocrate. D’autant que les politiques de la municipalité ont creusé le fossé entre ces catégories et le parti alors dominant. « Depuis quelques décennies, des mouvements de gauche se sont opposés aux projets sociaux-démocrates dans la ville sur la base de la lutte contre le changement climatique, la gentrification [ou embourgeoisement – ndlr] et pour le développement de services publics », résume Rune Møller Stahl.

Les gens étaient très attentifs à nos propositions de développement de logements à prix abordables et d’encadrement des loyers.

Une militante de la liste rouge-verte

Un des principaux points de fixation, c’est la politique du logement. La municipalité sociale-démocrate a soutenu les politiques de « rénovation urbaine » qui ont contribué à la gentrification de quartiers naguère populaires au sud-ouest de Vesterbro, à l’ouest du centre-ville. De même, de nouveaux quartiers ont émergé, fondés sur des projets privés au détriment de l’habitat abordable.

« Pour renforcer les revenus fiscaux de la ville, les sociaux-démocrates ont privilégié de grands projets de développement de nouveaux quartiers portés par des promoteurs privés », explique Rune Møller Stahl. Des projets ambitieux accompagnés de nouvelles stations de métro, comme à Nordhavn, par exemple. Mais ces nouveaux quartiers sont généralement inabordables pour les moins aisés et leur financement par la dette favorise la hausse des prix.

Progressivement, une grande partie de la population de Copenhague s’est retrouvée face à une difficulté à se loger dans la ville. Le phénomène s’est accéléré dans les dernières années, notamment depuis la crise sanitaire. Selon la banque Nykredit, le prix moyen des appartements à Copenhague a augmenté de 18,1 % en 2025, contre une baisse de 1,5 % à Aarhus, deuxième ville du pays. Les loyers ont suivi le mouvement. En termes absolus, le prix moyen par mètre carré en 2025 a atteint 64 300 couronnes danoises dans la ville (environ 8 611 euros), soit 63,6 % de plus que la moyenne nationale et près de trois fois le prix moyen à Odense, troisième ville du pays, dans l’île de Fionie.

Parmi les sujets locaux, celui du logement a été l’un des plus présents dans la campagne. Et, logiquement, il a profité aux partis de gauche, qui sont le produit des mouvements historiquement en résistance à ces politiques de rénovation urbaine. Sofie, responsable de la campagne de terrain de l’Enhedslisten, confirme l’importance du sujet et le grand désaveu des sociaux-démocrates sur ce terrain. « Les gens étaient très attentifs à nos propositions de développement de logements à prix abordables et d’encadrement des loyers », explique-t-elle. Selon elle, « les sociaux-démocrates sont vus comme les principaux responsables des problèmes de logement dans la ville ».

Progressivement, donc, la politique municipale menée par le parti social-démocrate s’est aliéné une grande partie de la population. Ce à quoi ce dernier a répondu avec une certaine arrogance, en se prévalant d’un bilan qu’il jugeait excellent compte tenu de l’évolution de la ville. « Le parti a semblé dire : “Nous avons créé une des villes les plus sûres, les plus vivables et les meilleures du monde, pourquoi ne nous remerciez-vous pas ?” En oubliant les problèmes actuels de la population et ses demandes de plus de solidarité », analyse Carsten Mai.

Le phénomène était déjà très avancé en 2021, lorsque la liste rouge-verte EL est devenue le premier parti de la ville avec 24,6 %. Les sociaux-démocrates ont alors perdu plus de dix points. Mais le point déterminant de l’élection de 2025 a été la nationalisation du scrutin.


Une élection vue comme un test national

Naturellement, l’élection municipale de Copenhague, une ville de 670 000 habitants dans une agglomération qui regroupe un quart de la population danoise, a une forte dimension nationale. Mais, cette fois, le scrutin a été particulièrement centré sur la relation avec le gouvernement central. Pour le comprendre, il faut faire un pas de côté.

À partir de 2015, Mette Frederiksen, l’actuelle première ministre, a engagé un changement radical de positionnement pour le parti social-démocrate. « Elle a cherché à récupérer les électeurs du parti du peuple danois (DF) avec un discours répressif sur l’immigration et la sécurité », explique Frederik Klaaborg Kjøller, maître de conférences en science politique à l’université de Copenhague. Dans un premier temps, ce mouvement s’est accompagné d’un maintien d’une politique redistributrice afin de conserver une partie des électeurs de gauche…

Par Romaric Godin (publié le 03/02/26)

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